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Je t’ai d’abord aimé comme toi, Médée : à travers moi. Le monde était Jason, la joie de Jason, son courage et sa force, sa faim. Et si nous avions tous les deux de grandes dents, on verrait bien un jour qui dévorerait l’autre.
Et puis un soir, un soir qui ressemblait pourtant à tous les autres, tu t’es endormie à table comme une petite fille, la tête contre moi. Et ce soir-là, où tu étais peut-être plus fatiguée de la route trop longue, je me suis soudain senti chargé de toi. Une minute avant, j’étais Jason encore et je n’avais que mon plaisir à prendre dans le monde, durement. Il a suffi que tu te taises, que ta tête glisse sur mon épaule et cela a été fini.
Jean ANOUILH, Médée, Éditions de la Table ronde, 1946.